
Jürgen Habermas est né en 1929 à Düsseldorf. Il s’est intéressé à des disciplines très diverses mais plus particulièrement la philosophie et la sociologie. En 1971, il devient directeur de l’institut de recherche sociale Max Planck.
Ses influences sont nombreuses mais proviennent principalement de Kant, Marx, Hegel, Weber, mais aussi et surtout des penseurs de l’école de Francfort tels que Horkheimer, Marcuse ou Adorno, dont il est l’un des principaux héritiers. Son œuvre s’est concentré sur des problématiques comme le langage et la raison communicationnelle, mais aussi sur le concept de démocratie, qu’il considère lié substantiellement à celui d’Etat de droit, ou encore sur de l’espace public, concept qu’il a en grande partie théorisé à partir de l’héritage des Lumières. Ses raisonnements sont toujours conscients de l’évolution des sociétés et des problématiques complexes induites par la modernisation.
Le texte « les trois modèles normatifs de la démocratie » est extrait du livre chapitre Qu’est-ce que la démocratie délibérative ? dans l’Intégration républicaine, essai de théorie politique, publié en 1996, dans lequel il s’interroge sur le futur des démocraties occidentales et des Etats nations par rapport à la prééminence des problématiques liées au pluralisme et au multiculturalisme. Le texte en lui-même est en fait une reprise d’un texte à peu de choses près identique déjà présent dans un de ses précédents livres, Droit et démocratie, publié en 1992. Sa conception de la démocratie délibérative était en fait déjà présente encore avant, en 1983, dans La théorie de l’agir communicationnel. Ce thème est donc un thème central dans la pensée d’Habermas, thème qu’il a repris et retravaillé au fur à et à mesure de ses ouvrages.
Dans ce texte, il se positionne par rapport à un débat opposant les communautariens et les libéraux par rapport au concept de démocratie. Le débat entre libéraux et communautariens a principalement émergé aux Etats-Unis suite à la publication du livre de John Rawls, A theory of justice, en 1971 livre défendant un libéralisme fort basé sur la défense absolue des droits et des libertés fondamentales, notamment face à la l’égalité des chances, dans un contexte de dépérissement de l’Etat providence, de conflits au sein des structures sociales, et des questionnements autour du multiculturalisme. Les principaux penseurs affiliés au communautarisme sont Michael Walzer, Robert Taylor, et Michael Sandel. Face au libéralisme censé faire référence à une simple théorie des droits fondée sur l’individualisme des individus, les communautariens défendent une position tout à fait différente. Pour eux, les humains sont déterminés par un lien social, des traditions partagées, l’inscription dans un groupe. L’autonomie de l’individu n’est donc pas souhaitable en dehors de ce groupe de référence, là où le libéralisme défend au contraire l’individualisme et l’autonomie.
Dans ce texte, Habermas tente d’apporter une solution à ce débat, d’abord en décrivant d’un point de vue critique les positions relatives au libéralisme et au républicanisme, puis en exposant sa propre théorie alternative de la démocratie, définie comme la « démocratie délibérative », qui tente de concilier les aspects fondamentaux des modèles précédant tout en les dépassant par des dispositions inédites.
I / Le libéralisme et le républicanisme : deux modèles démocratiques imparfaits
A : Le modèle libéral de la démocratie : un modèle basé sur l’individualisme et l’économie de marché
- Etat, société, citoyenneté
Etat : l’Etat est ici un « appareil de l’administration publique » et une « instance hiérarchique de régulation ».La société est dans ce modèle un « système de relations, structurées par l’économie de marché » L’objectif est de mettre en avant les intérêts privés de la société face à l’Etat qui fait « un usage administratif de son pouvoir ». Cette affirmation des intérêts privés s’oppose à la recherche de l’intérêt commun, et se conclut par « une série de compromis » entre différents intérêts.
Citoyen : La citoyenneté se base sur la liberté négative des personnes privées.
Les citoyens sont apolitiques : pas de place pour la délibération et l’autonomie des citoyens face à l’Etat.
- Le droit
La vision de la Constitution est une vision libérale de la Constitution qui assure les « droits fondamentaux », la séparation des pouvoirs, « l’obligation de l’administration envers la loi ». La vie, les libertés, la propriété sont protégées.
- Nature du processus politique :
C’est un processus de concurrence entre les acteurs qui détermine les représentants des organes institutionnels, avec différents candidats à des postes politiques, qui, grâce à la mise en place du suffrage universel, sont élus grâce au nombre de votes qu’ils obtiennent. Cela implique des compétitions entre les partis. La légitimité du pouvoir politique provient des urnes et des « résultats électoraux » et par la justification de ce que les gouvernements font de leur pouvoir (devant le public et le Parlement). Le vainqueur gouverne et rend compte de son action devant le Parlement et le peuple. La souveraineté est représentative : représentation par des corps parlementaires.
La séparation Etat-Société est très importante dans ce modèle, et ne peut pas être abolie mais compensée par le processus démocratique. La politique est ici centrée sur l’Etat. Il faut amener le pouvoir à respecter les besoins de la société grâce à des partis politiques en concurrence et à une opposition faisant face au gouvernement. L’objectif de la formation démocratique est de légitimer le pouvoir politique.
- Danger :
Cf : Arendt attaque la dépolitisation et le repli individualiste = revitaliser l’espace public pour les gens se réapproprient la politique et luttent contre la bureaucratisation de l’Etat.
Il n’y a pas assez de vision du collectif, pourtant nécessaire au bon fonctionnement démocratique, ce qui réduit la société et le processus politique à une reproduction du modèle économique de concurrence et de compromis entre les intérêts opposés. Le libéralisme ignore la dimension collective au nom de l’individualisme, là où la dimension collective est l’un des principaux ressorts de la démocratie.
B : Le Républicanisme : un modèle caractérisé par une entente absolue sur l’identité collective.
- Etat et société
Etat : « puissance souveraine » et élément de la communauté politique autogouvernée, n’est pas au sommet d’une hiérarchie du pouvoir.
Société : Lieu de la dépendance réciproque des individus. But de fonder « une association de sujets de droit libres et égaux », basé sur l’entente, le consensus, la solidarité.
= contraire d’une société de rivalité et de concurrence.
ð Importance de l’espace public (Pour Habermas, l’espace public est un lieu autonome appartenant aux citoyens et assurant leur intégration dans la société, c‘est un lieu de socialisation politique), et de la société civile, autonome par rapport à l’Etat.
La société est une communauté politique, ce qui implique l’entente sur l’identité collective au sein de la communauté. La société est intrinsèquement politique, autodéterminée et structurée comme un tout politique. Dès lors, il y a conflit entre l’appareil d’Etat en tant qu’administration publique et la société. La séparation de l’Etat et de la société mal perçue.
Citoyen
C’est ici la conception de liberté positive qui domine => droit civiques, droit de participation et d’expression. Ce n’est pas une liberté négative se définissant par l’absence de toute contrainte extérieure mais une liberté positive, basée sur la participation nécessaire à l’élaboration d’une communauté de sujets libres, égaux, et politiquement responsables.
- Nature du processus politique
ð Le politique : « ne se réduit pas à une fonction de médiation », participe à la socialisation
ð Importance du débat, de la discussion politique, des conversations autonomes et de la prise en compte des revendications des autres » autant que « celles que l’on exprime soi-même » : échange d’idées en vue de l’intérêt commun, « confrontation de jugements ».
ð Importance du suffrage : montre à quel point il est central, au sein d’une communauté d’individus égaux en droit, de prendre parti, d’affirmer sa volonté et son choix de façon autonome, de participer. C’est une garantie du fait de « pouvoir faire entendre sa voix.
Par ailleurs, le peuple est titulaire de la souveraineté, souveraineté qui ne peut être déléguée. Le peuple est donc souverain et ne peut pas être représenté.
- Le droit
Le droit manifeste la garantie de la vie en commun, des droits égaux, de l’autonomie, du respect réciproque et émane de la volonté du peuple en vue du bien commun.
- Dangers, failles :
ð Trop idéaliste, repose sur le bon vouloir d’individus dévoués à la collectivité et « au salut public ».
ð Il ne faut pas réduire les discussions politique à l’éthique : importance de l’identité collective qui permet de se comprendre membre d’une nation ou sujet d’un Etat, avec certaines traditions. Mais, pour Habermas, avec l’actuel pluralisme social et culturel, il est impossible d’établir une identité collective totalisante. Les compromis sont donc nécessaires. Le modèle de la simple discussion et du débat de suffit plus dans la mesure où l’idée d’une société unie est en fait utopique car la réalité est pluraliste.
ð Tendance à ignorer la normativité des droits individuels.
II/ La démocratie délibérative : un modèle novateur
A : Définition de la démocratie délibérative et de ses objectifs.
- réconcilier et dépasser les deux modèles précédents.
Le modèle s’inspire à la fois du modèle libéral et du modèle républicain, et cherche à éviter les erreurs en reprenant leurs contenus normatifs. Le but est de combiner l’individualisme et l’esprit collectif, tout en se présentant comme un modèle alternatif.
Inspiration républicaine = On conserve l’importance de la formation de l’opinion et de la volonté politique à travers la prééminence de l’espace public, de l’autodétermination de la société civile, de la participation à la vie politique
Inspiration libérale : Importance également de l’Etat de droit, de ses principes, de son institutionnalisation.
Se distingue des deux : La société n’est ni vue comme unie et faite d’acteurs collectifs, ni comme une somme d’intérêts individuels en conflit permanent, en concurrence : ni prépondérance de lois anonymes, ni union d’une société totale prise dans son ensemble.
- Un modèle basé sur la communication entre les institutions et l’espace public
Il y a une relation entre les délibérations institutionnelles dans les corps parlementaires et délibérations menées par l’espace public. Dès lors, il faut qu’il y ait une communication constante de ces deux sphères. Il s’agit de combiner les « voies informelles de constitution de l’opinion au sein de l’espace public avec les « procédures institutionnalisées » au sein des instances de décisions comme le Parlement, l’Etat etc… Habermas parle ainsi de « Nécessité d’un rapport réel constant entre les deux sphères »
ð Le pouvoir communicationnel, ou issu des espaces publics, met en évidence les nouveaux thèmes publics qui posent problèmes et qui mériteraient d’être traités par le processus démocratique, ce qui permet de légitimer le pouvoir étatique, qui traite ainsi les problèmes qui touchent effectivement la société, et qui sont issus de la volonté publique et de l’opinion.
ð Pas d’action directe de l’opinion publique sur l’administration car pas de force décisionnelle, mais un pouvoir d’orientation et d’influence. Les décisions politiques doivent être prises par les canaux administratifs traditionnels, et ne peuvent directement découler de l’espace public informel.
ð La frontière entre Etat/société est respectée, la société civile, au sein de l’espace public, reste un acteur autonome, au même titre que l’administration et les formes économiques.
ð Ce n’est ni une souveraineté seulement incarnée dans le peuple, ni une souveraineté détenue par des représentants anonymes. La souveraineté du peuple résulte des interactions entre l’Etat de droit institutionnalisé et des espaces publics politiques et culturels, distants de l’Etat et de l’économie, se basant sur la société civile, dans les associations par exemple.
ð La politique délibérative nécessite un contexte favorable : une société émancipée faite de citoyens libres et égaux, d’une socialisation politique efficace, d’un espace public dynamique (associations, syndicats), ce qu’Habermas appelle « ressources politique du monde vécu ».
B : Postérité et limites du modèle de démocratie délibérative.
- Limites
ð quelle égalité dans l’espace public ? Tous les individus n’ont pas la même influence selon leur position sociale. S’il cherche à distinguer l’argent de la société civile, c’est souvent ceux qui gagnent le plus qui ont un plus grand pouvoir d’influence sur les décisions publiques. Possibilité de formes de domination au sein même de l’espace public. De plus, qu’est-ce qui assure la participation de tous ? Car s’il critique l’idéalisme républicain selon lequel la société, très bien intégrée, est politisée et naturellement active, il n’explique pas comment il compte politiser les masses au sein de l’espace public.
ð Quelle différence réelle avec le républicanisme ? Quel avantage pour la démocratie ? (n’est-ce toujours pas la victoire de la majorité ?).
- Postérité
- Démocratie participative
Conclusion
Le concept de délibération d’Habermas nécessite vise à défendre un modèle au sein duquel les individus se gouvernent eux-mêmes, et sont la source des normes et du droit en vigueur dans la société : les citoyens, libres et égaux, se gouvernent ainsi eux-mêmes, ce qui assure ainsi la légitimité des normes juridiques.
Par ailleurs, on peut mentionner le fait que la théorie d’Habermas n’est de fait pas une théorie révolutionnaire, mais davantage une théorie axée sur une amélioration qualitative de la démocratie telle que nous la connaissons actuellement en Occident.
S. Azmayesh


