
Hegel est un philosophe allemand né en 1770 et mort en 1831. Son œuvre qualifiée d’idéaliste a eu énormément d’influence, et on le considère ainsi comme l’un des piliers de la philosophie contemporaine. Il faut savoir que la philosophie d’Hegel est assez particulière dans la mesure où elle se présente sous la forme d’un véritable système de pensée, dans lequel chaque élément s’articule avec les autres en vue d’une finalité. Les principales théories philosophies de Hegel concernent la dialectique, qui, au-delà d’être une simple manière de pensée, serait en fait la méthode ou le processus à partir duquel les choses évoluent, selon un principe de négation, puis de réconciliation, dans le but de toujours surpasser les contradictions internes au mouvement des choses et des idées. Hegel est aussi célèbre pour sa conception particulière de l’Histoire sur laquelle nous allons ici revenir, et qui consiste à dire que l’Histoire est orientée, qu’elle a un sens et qu’elle progresse de façon évolutive, ce qui sous entend qu’elle aurait ainsi une fin. Par ailleurs, les sources de la pensée hégélienne sont diverses, puisqu’elles s’inspirent à la fois des penseurs grecs tels que Platon ou Aristote, de la théologie chrétienne, et notamment protestante dans la mesure où Hegel était Protestant, et de la philosophie des Lumières, notamment Rousseau et Montesquieu qui sont cités dans le texte que nous allons étudier. Enfin, Hegel s’est beaucoup inspiré des philosophes idéalistes allemands, comme Fichte, Kant, Goethe ou Schelling, et il est considéré comme étant l’un de leurs héritiers directs.
Le texte que nous allons ici étudier est un extrait des Principes de la Philosophie du droit qui date de 1821, et qui est en fait un manuel de philosophie que Hegel a publié afin de s’en servir dans le cadre des cours qu’il dispensait à l’université de Berlin. Ce manuel est en fait décomposé en plusieurs sections, vouées à former un véritable système articulé dont les éléments qui le composent sont interdépendants. La première section s’intitule « le droits abstrait » et se décompose en la propriété, le contrat, et la négation du droit ou l’injustice. La seconde section s’intitule « la moralité » et contient trois sous sphères qui sont le projet et la faute, l’intention et le bonheur moral et le bien et la conscience. Enfin, la troisième section, qui est ici celle qui nous intéresse, s’intitule selon les traductions « la vie éthique »/ « l’éthicité » ou, comme c’est le cas ici, la « moralité objective ». Cette section se décompose en la famille, la société civile, et enfin l’Etat, qui est de fait la sous section que nous allons ici étudier. C’est aussi cette section que Marx a commenté paragraphe par paragraphe en 1843 en en profitant pour y formuler certaines de ses thèses majeures, et c’est pourquoi on dira que Marx, dans sa jeunesse, s’est inscrit dans le courant des hégéliens de gauche.
Il faut aussi savoir qu’à l’époque, si l’Allemagne n’est pas encore unifié, il existe en revanche un Etat prussien relativement fort et organisé qui, sans être démocratique, était à la pointe dans le domaine administratif et militaire. Nous étudierons plus tard les rapports qu’entretenait Hegel avec l’Etat Prussien et le rôle joué par ce modèle dans l’élaboration de sa théorie de l’Etat. Dans cette section, Hegel s’intéresse au concept d’Etat, à son idée au sens philosophique du terme, et insiste sur l’aspect « intérieur » du phénomène qu’il cherche à étudier. Ainsi, l’Etat que décrit Hegel est un Etat dénué de toutes les préoccupations contingentes, comme les finances, la politique extérieure ou la politique sociale, ou les autres attributions étatiques, pour saisir à l’inverse ce qui constitue la nature interne de l’Etat en tant que concept pensé. L’idée de l’Etat pour Hegel se décline en trois moments : l’Etat droit politique interne, qui correspond aussi au régime politique, l’Etat droit international et les relations interétatiques, et l’Etat en tant qu’idée de progrès historique.
Donc qu’est-ce que l’Etat pour Hegel et quel rôle joue-t-il dans la progression de l’Histoire ? En quoi l’Etat est-il un objectif recherché naturellement pour les hommes, une expression de leur raison et une réalisation de leur liberté ?
I : Une définition de l’Etat
A : L’Etat comme produit de la raison et de l’universalité.
Pour Hegel, l’Etat est avant tout une réalisation de la raison humaine et de l’esprit logique.
C’est ce qu’il décrit comme étant « le rationnel en soi et pour soi », comme l’expression objective de la raison et de la volonté, et c’est pourquoi l’Etat est un concept nécessaire, qui s’impose à la pensée de l’homme de façon claire et évidente : l’Etat est un produit de la rationalité humaine, et de la volonté humaine dans son acception universelle. De fait, l’Etat est rationnel car il fonde, et reconnaît la vie humaine dans toutes ses dimensions, et c’est ainsi par l’Eta que la vie humaine peut prendre sens.
Pour Hegel ensuite, l’essence de l’Etat est la loi, c'est-à-dire que tous les individus peuvent se reconnaître dans les lois élaborées par l’Etat et y reconnaître ainsi sa propre volonté. L’autorité de l’Etat dépend en effet de la volonté des citoyens et de leur libre consentement, car c’est une organisation voulue par ses membres, le vouloir de ceux-ci reposant sur un renoncement à l’arbitraire, reposant, comme nous le verrons plus tard, sur la liberté universelle, ce qui correspond au degré le plus élevé de la rationalité sur le plan politique.
La rationalité de l’Etat dépend donc des lois rationnelles qu’elle élabore, non pas selon l’arbitraire, « le bon plaisir » ou la générosité, mais selon la raison et de sorte que la volonté de chacun y soit reconnue et que l’existence des individus prenne sens. C’est ainsi que l’on peut dire que l’Etat est raison « dans et par la loi ». L’Etat pour Hegel ne peut donc qu’être un Etat de droit, c'est-à-dire un Etat moderne et constitutionnel avec différenciation des pouvoirs et libre individualité, sans quoi les lois ne seraient plus raisonnables et également bénéfiques pour tous. L’Etat hégélien est ainsi un Etat politique, avec des institutions concrètes et des principes juridiques reconnus, comme le droit de propriété, le droit contractuel, la vie morale, ou la vie familiale, ce n’est donc pas un concept complètement imaginaire, mais au contraire une théorie qui vise à représenter le concret. L’Etat est simplement la sphère ultime qui englobe pleins d’entités différentes pour donner sens à la vie humaine.
En étant l’expression de la raison et de la volonté et se basant sur des lois rationnelles auxquelles chacun s’identifie, l’Etat est aussi l’expression de l’universalité, puisque la raison est universelle. Or la raison humaine ne s’exprime que sur Terre, c'est-à-dire sur le plan de la finitude, puisque les hommes sont mortels et qu’ils sont limités par la matérialité du monde. Donc l’Etat est en quelque sorte l’expression de l’universel dans un cadre de finitude, l’Etat est le stade ultime de l’universel tel que les hommes peuvent l’appréhender mais de façon malgré tout relative puisque l’Etat est toujours limité à un certain peuple, un certain territoire et un certain climat. L’individu, en tant qu’être fini, ne peut saisir l’essence de la raison qu’à travers l’Etat, qui est l’entité qui lui est la plus accessible sur terre dans l’appréhension du concept. En fait, s’il y a une multitude d’Etats, il est pour Hegel impossible de vivre en dehors de tout Etat, le genre humain devant nécessairement prendre place dans le cadre étatique, la substance de tous les Etats étant, malgré la pluralité, la même.
C’est ainsi que rien n’est philosophiquement plus élevé que l’Etat, qui constitue une sphère de réconciliation, une synthèse qui permet de régler les conflits et dans lequel les égoïsmes individuels, les différentes composantes de la société se retrouvent et fusionnent en reconnaissant les lois et les institutions de l’Etat comme étant issues de leur propre volonté. C’est pourquoi l’Etat a « un droit souverain vis-à-vis de la vie des individus » et aussi pourquoi le « plus haut devoir des individus est d’être membres de l’Etat ».
Ainsi, si Hegel salue l’entreprise de Rousseau qui a consisté à établir l’Etat sur la base de la pensée et de la volonté, il lui reproche d’avoir justement mis en avant une volonté individuelle ou une agrégation de volontés individuelles dans sa théorie du contrat social, ce qui revient en fait à la mise en avant d’une volonté arbitraire, là où il aurait justement dû s’appuyer sur l’universalité de la volonté, sa rationalité, son objectivité et son unicité. La conception du contrat social de Rousseau privilégierait l’arbitraire, puisqu’il n’aurait de valeur que pour ceux qui en reconnaissent l’autorité. Il ne serait pas universellement normatif et ne permettrait donc pas l’émergence d’un Etat stable et durable.
Hegel formule également d’autres critiques, comme celle qu’il porte à Haller, partisan de l’Etat féodal, auquel il reproche de n’appréhender l’Etat que comme une simple création du hasard historique, et pas du tout comme un concept, avec des lois et un droit.
B : l’Etat comme réalisation de la liberté
L’autre trait essentiel de l’Etat pour Hegel est d’assurer la réalisation effective de la liberté pour les citoyens, la liberté étant présentée comme une valeur suprême que l’Etat aurait pour principale mission de réaliser, qui serait en quelque sorte sa fin ultime. La liberté est donc le but de l’Etat. Pour Hegel, la liberté ne peut venir que de l’Etat, les individus ne pouvant être libres qu’en l’Etat et par l’Etat. Cette liberté s’explique par le fait que l’Etat, en étant le garant de la famille, de l’honneur des citoyens et de leur existence matérielle, civile et morale, fait vivre les hommes et leur permet d’évoluer dans la dignité et la liberté. C’est ce qu’il appelle « liberté effective » : l’Etat reconnaît la liberté et le droit à l’individu de mener une vie privée, d’avoir une famille. Or la liberté ne concerne pas seulement la liberté négative (c'est-à-dire que l’individu puisse vivre tranquillement sa vie) et une absence d’opposition entre l’intérêt privé et l’Etat, c’est plus que cela : l’individu doit aussi sentir une liberté positive, c'est-à-dire avoir le sentiment que l’Etat a aussi besoin de lui. C’est aussi une liberté pour tous, indépendamment de la position sociale. La liberté est une norme valable sans distinction et également pour tous, c’est en cela qu’elle est effective : elle ne concerne pas qu’une minorité.
Pour lui, la philosophie de l’Histoire montre comment la liberté, qui est l’essence de l’humanité de l’homme, a transformé le monde de façon à ce que liberté et raison agissent ensemble et se complètement pour que la liberté soit la substance de l’Etat moderne. L’homme est libre dans l’Etat parce qu’il peut posséder, parce qu’il a des droits qui lui sont assurer, parce qu’il peut consommer et évoluer avec les autres hommes en respectant des lois qui correspondent à sa propre décision raisonnable. L’homme est libre parce qu’il obéit, au sein de l’Etat des lois qu’il a en quelque sorte lui-même choisi dans la mesure où elles correspondent à sa volonté rationnelle et universelle, à ses propres décisions raisonnables. La liberté est donc au sein de l’Etat encadrée par des lois et des principes de droits universels.
Hegel s’intéresse aussi à la relation entre droit et devoir au sein de l’Etat. Il définit le devoir comme un « comportement envers quelque chose de substantiel pour moi, d’universel en soi et pour soi » et le droit comme une « existence empirique en général de cette réalité substantielle, un aspect de sa particularité et de la liberté particulière ». S’il ne conteste pas la distinction forte qu’il existe entre droit et devoir, qui sont « répartis entre des aspects et des personnes diverses », il soutient en revanche que le droit et le devoir sont réunis dans une même relation au sein de l’Etat, les devoirs garantissant à l’individu l’existence de sa liberté particulière. Ces deux notions se réunissent au sein de l’Etat car leurs contenus sont dans ce cas précis universels, et qu’un unique principe, celui de la liberté personnelle régit le contenu du droit et du devoir. Il faut que dans l’accomplissement de son devoir, l’individu trouve une certaine satisfaction qui comble son intérêt personnel. En accomplissant ses devoirs, les hommes sont protégés en tant que citoyens et gagnent ainsi des droits, comme le droit de la propriété, la fierté d’être membres d’une collectivité, le devoir ne devant ainsi pas être vu comme un renoncement à sa propre liberté personnelle, mais comme une source de satisfaction de l’individu. L’homme assure « sa conservation et sa subsistance » en œuvrant pour l’Etat : il y a donc ici une complémentarité et une interdépendance entre droit et devoir en vue de la liberté des hommes.
II : l’Etat comme achèvement de l’Histoire?
A: l’Etat comme synthèse
Pour Hegel, une chose centrale dans la réalisation de l’Etat est la concordance et la superposition des intérêts particuliers et de l’intérêt général. Il ne réfute pas l’idée selon laquelle les intérêts particuliers n’existent pas et que les hommes ne se soucient pas de leurs intérêts personnels et ne s’imagine ainsi pas que les individus soient naturellement orientés vers l’universel. Mais à l’inverse, il ne pense pas non plus que les individus ne pensent qu’à leurs intérêts privés. Pour lui, en fait, les intérêts particuliers ne peuvent vraiment s’accomplir que s’ils sont reconnus au sein de la collectivité, et du général, ce qui veut dire que les individus ne sont ni tournés de façon désintéressée vers l’universel ni simplement cantonnés dans leurs intérêts privés. L’individu ne s’accomplit ainsi que dans l’universel, et l’universel n’a pas non plus de sens sans la dimension individuelle. L’Histoire serait ainsi l’Histoire d’une réconciliation entre l’individu et l’universel, le droit et la liberté de l’individu ne se réalisant que dans la sphère supra individuelle, et dans la nécessité de l’accord entre l’intérêt particulier et l’intérêt général. L’Etat pense ainsi la société, et permet aux citoyens de consentir aux prises de décision en conformité avec leurs intérêts qui sont eux-mêmes en accord avec la morale, c'est-à-dire avec l’ensemble des principes éthiques de la société.
Selon Eric Weil, Hegel est longtemps apparu comme un apologiste de l’Etat prussien et comme le précurseur de l’étatiste. Il aurait parlé de l’Etat prussien comme étant une forme parfaite de l’Etat moderne. Il y a donc une controverse sur le caractère conservateur de la pensée hégélienne qui aurait avant tout élaboré un culte de l’Etat autoritaire prussien, Etat alors caractérisé par une monarchie constitutionnelle, très centralisée dans son administration et pourvue d’un corps de fonctionnaires de métier très important, sans vraiment arborer de religion d’Etat. En fait, il faut préciser que pour l’époque, et pour Hegel surtout, l’Etat prussien de l’époque constituait un prototype des plus aboutis de l’Etat moderne, dans lequel les citoyens ne sont pas des sujets, et qui se reconnaissent dans l’Etat, même si l’on ne peut pas dire que l’Etat prussien de l’époque était démocratique. Mais dans la réalisation de l’Etat prussien de l’époque, Hegel a vu une des premières formes d’un Etat de la liberté. Il faut donc nuancer la position d’Hegel face à l’Etat prussien, et bien y voir une admiration dans ce que cet Etat avait de moderne et de précurseur dans les libertés pour l’époque, le prince ne représentant pour lui que la continuité de l’Etat.
B: Vers une fin de l’Histoire incarnée dans la figure de l’Etat ?
Mais quelle place occupe l’Etat dans l’histoire pour Hegel ? Car il faut savoir que pour le philosophe, l’Histoire est une suite de causalités qui doivent conduire vers une seule cause finale, que l’Histoire est orientée, qu’elle a un sens et qu’elle progresse. Et de fait, cela est évident dans l’extrait étudié, l’Etat apparaît pour Hegel comme un véritable « but immanent », but universel et unique qui cristallise tous les intérêts des individus et fusionnent les différentes sphères telles que le droit, la famille, la société civile, etc… l’Etat met fin aux contradictions et constituent ainsi le but naturel vers lequel l’Histoire tend.
On peut donc se demander si la théorie de l’Etat pour Hegel n’est pas une théorie de la fin de l’Histoire dans la mesure où l’Histoire des hommes et l’histoire des sociétés est tournée et orientée vers l’avènement des Etats, celui-ci correspondant à la prise de conscience par les individus de l’importance de la réalisation de leur liberté dans un tel cadre. Hegel considérait il donc que son époque caractérisée par la montée en puissance de l’Etat prussien correspondait au stade ultime de l’Histoire, à la fin d’une dialectique où l’Etat forme la synthèse qui dépasse toutes les contradictions qui le précèdent en réconciliant toutes les sphères du réel et en constituant le but ultime de toutes les actions de l’homme ?
La question mérite en tout cas d’être posée, car il est vrai que l’Etat, en tant que principe universel dont les hommes ne pourront pas se passer, semble constituer pour Hegel une nécessité historique et une véritable finalité de l’évolution et du progrès.
Conclusion
En conclusion, Hegel définit un Etat conceptuel qui serait issu de la volonté et de la rationalité de ses membres, qui aurait pour principale mission d’assurer leur liberté de façon effective, et de les protéger dans leur vie matérielle. Si la question de la fin de l’Histoire pour Hegel n’est pas ici clairement évidente, on peut noter que l’Etat représente pour lui une synthèse et une résolution de conflits, et un principe universel auquel tous les individus, tous les peuples doivent tendre.
La philosophie du droit n’est pas un texte facile étant donné les nombreux concepts utilisés par Hegel, et la grande précision dont il cherche à faire preuve n’en facilite pas toujours la lecture. C’est notamment pourquoi sa pensée a fait place à des interprétations différentes, quelles soient marxistes ou au contraire totalitaires ou fascistes, Hegel pouvant tour à tour paraître comme un défenseur des libertés et de l’émancipation des hommes comme un partisan de l’Etat absolu et total. Quoi qu’il en soit, la présence importante d’Hegel dans le débat philosophique et politique actuel est une preuve de la force de sa pensée, comme le manifeste le livre d’Axel Honneth sur les pathologies de la liberté, publié en 2001, qui cherche à réactualiser la pensée hégélienne au vu des débats concernant la théorie de la justice et opposant communautariens et libéraux aux Etats Unis.
S. Azmayesh


