
Le communautarisme est une notion aujourd’hui fortement présente, et connotée de façon largement péjorative et dénigrante, voire très polémique qui est en fait très récente dans le vocabulaire français puisque le terme n’est apparu dans le dictionnaire qu’en 2002. Le terme est d’ailleurs ici présenté entre guillemets, dans la mesure où le communautarisme n’est pas une idéologie politique mais le terme qualifiant comme nous allons le voir le regroupement de certaines communautés, souvent ethniques, culturelles et religieuses, en marge, ou en parallèle de la communauté nationale.
De fait, si Rousseau parlait de la nation comme d’une communauté politique, le communautarisme concerne en fait les communautés identitaires, fondées sur des différenciations qui ne résultent pas d’une volonté, et qui peuvent concerner le sexe ou l’orientation sexuelle, mais surtout sur des différenciations culturelles telles que l’ethnie, la race et la religion : ces différenciations sont donc des particularismes, propres et relatifs à chaque culture, et donc à chaque communauté. Ces communautés sont généralement composées de minorités souhaitant mettre en avant leurs spécificités identitaires sur la scène politique. Il semblerait que depuis les trente dernières années, les revendications et les comportements de type communautaire se soient accentués, en France bien entendu, mais en particulier aux Etats-Unis, pays où les problématiques communautaires sont les plus virulentes mais aussi les plus constitutives de l’identité nationale.
Le communautarisme est donc un enjeu politique actuel, qui se confronte aux principes défendus par la démocratie, qui est le régime politique dans lequel les problématiques communautaires sont les plus présentes. Pour définir succinctement, on peut dire qu’elle se caractérise par la séparation des pouvoirs, et par la conception selon laquelle c’est du peuple que doit émaner le pouvoir politique, et sous son contrôle. Mais la démocratie, outre les considérations d’ordre institutionnel, se caractérise par un certain nombre de valeurs et de principes fondamentaux, qui concernent généralement la liberté, l’égalité des chances, la sûreté, la propriété ou la résistance à l’oppression. Certaines démocraties, comme la France, enrichissent leur conception de la démocratie par d’autres principes jugés fondamentaux, tel que la laïcité et la séparation des Eglises et de l’Etat. Quoi qu’il en soit, la démocratie, dans tout pays où elle est présente, expose ces principes fondamentaux comme universels, et donc indépassables, inviolables, et inadaptables à des relativismes et à des particularismes. Cependant, la démocratie est également le régime de la tolérance, qui doit garantir l’égalité et la protection des plus faibles et des minorités, malgré la nécessaire prééminence de la majorité sur ces mêmes minorités dans un but de stabilité et d’ordre. La démocratie est cependant tolérante en ce que les droits de chacun, même en situation de faiblesse, doivent être assurés.
Dès lors, on peut se demander dans quelle mesure le communautarisme, qui se base sur des particularismes et des spécificités d’ordre culturel, peut s’accorder à la démocratie libérale, caractérisée d’une part par l’universalité de ses principes fondamentaux, mais aussi par son souci d’ équité et de préservation des droits des minorités et des plus faibles.
Nous verrons pourquoi le communautarisme apparaît comme un jeu polémique qui semble menacer la démocratie, puis nous étudierons les enseignements que la perspective communautarienne peut nous apporter afin de nuancer le débat pour enfin réfléchir au rôle que l’Etat doit prendre face à un tel enjeu.
I : le communautarisme est un enjeu polémique qui se présente comme une menace antidémocratique.
A : Les valeurs communautaires peuvent rentrer en contradiction avec les valeurs nationales
Le communautarisme se caractérise par le regroupement d’un certain nombre d’individus qui ont en commun des caractéristiques de type ethnique, racial, culturel et religieux. Souvent, ces communautés réclament des traitements dérogatoires et particuliers de la part de la société, afin de pouvoir continuer à vivre en accord avec leurs propres principes et valeurs traditionnelles.
Or cette réalité est polémique dans la mesure où elle se confronte à de nombreux principes démocratiques universels, et au républicanisme dans le cas français.
En effet, le républicanisme français met en avant un politique d’assimilation voulue totale, qui souhaite à tout prix être aveugle aux différences entre les individus, notamment en matière raciale (cf article 1 de la Constitution : « Elle (La France) assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion »), et promeut la citoyenneté comme seul modèle de réelle intégration nationale, quelque soit l’arrière plan culturel par ailleurs. Ainsi, la construction de la nation française républicaine au XIXe siècle s’est justement faite sur le rejet des communautés et des patois locaux, dans une visée de fusion et d’union de toutes les provinces françaises.
De même, le républicanisme, notamment français, attache une importance tout à fait centrale à la laïcité, qui depuis 1905, avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat, constitue un principe incontournable de la nation. Or la laïcité peut être remise en question par les différentes communautés, notamment par la communauté musulmane, qui a revendiqué l’autorisation pour les jeunes filles de porter le voile à l’école. Ces questions autour de la laïcité sont en fait présentes dans les pays à forte implantation d’immigrés : ainsi, le Royaume-Uni est il confronté à la revendication, ici acceptée, des Sikhs d’être autorisés à travailler avec leur turban traditionnel. Les débats actuels sur la burqa et la généralisation de la nourriture halal ou casher illustrent de fait cette tension entre les aspirations des communautés et les principes nationaux indépassables tels que la laïcité.
L’autre valeur essentielle que le communautarisme peut potentiellement violer est la liberté. En effet, la communauté, par définition, induit un système de relations étroites parmi les membres, qui peuvent aller jusqu’à vivre de façon autonome dans leur communauté sans avoir quasiment aucun contact avec la société qui les entoure. Cela peut induire des pressions communautaires importantes qui menacent la liberté des individus de faire des choix tels qu’ils les entendent : pour en revenir aux questions du voile, on peut souvent supposer que ce n’est pas tant un choix volontaire des jeunes filles concernées, qu’une sorte d’obligation communautaire qu’elles sont obligées de respecter pour être en conformité avec les valeurs de leur communauté, telle que l’honneur ou la pudeur par exemple. De plus, l’existence des communautés tend à ramener instinctivement les individus à leur supposée appartenance communautaire, sans prendre en compte leur liberté de choix. En effet, les démocraties se basent généralement sur des associations choisies librement par les individus en fonction de leurs intérêts (syndicats) ou de leurs passions (l’équitation par exemple), alors que les communautés, du fait de la composante culturelle et historique qu’elles contiennent, ne peuvent pas, pour ainsi dire, être choisies par les individus, qui y sont renvoyés directement, du fait de leur ethnie, ou de leur religion par exemple, ce qui menace le « droit à l’indifférence » d’individus issus des minorités et qui souhaiteraient se fondre pleinement dans la nation, ou dans la « communauté politique » : on supposera par exemple d’emblée qu’un Indien en Angleterre vit au sein d’une communauté d’Indien, fréquentant des Indiens, mangeant indien, parlant hindi avec sa famille et ses amis et célébrant les fêtes indiennes sans s’intéresser vraiment à la culture anglaise, ce qui peut en fait ne pas être du tout le cas. Le communautarisme induit donc clairement une restriction des libertés, et un essor des préjugés et des stéréotypes.
Enfin, comme l’explique Stefen Rockfeller dans son commentaire du livre Multiculturalisme de Taylor, l’identité ethnique n’est pas celle qui importe le plus et ne fonde pas la reconnaissance de l’égalité de valeur. Pour la démocratie, tous les humains ont la même valeur, méritent un respect égal et une égalité des chances. Donc chaque individu a le droit de revendiquer l’égalité de reconnaissance au nom de son humanité, et non au nom de son ethnicité. Cette identité humaine est donc plus importante que l’identité ethnique et c’est donc affaiblir la démocratie que de prétendre le contraire. Dès lors, les « droits culturels » n’ont pas commune mesure avec les droits fondamentaux, ou les droits économiques et sociaux.
B : L’institution du communautarisme peut conduire au délitement et de fragmentation de la nation
Au-delà des principes idéologiques qu’il peut dans certaines circonstances entraver, le communautarisme est également parfois en situation de mettre en péril la cohésion et la solidarité nationale, d’entériner ou de créer des rapports de forces qui ne sont pas souhaitables pour le bon fonctionnement de la démocratie, qui se base sur un minimum d’union en cherchant à garantir une certaine entente parmi le peuple.
En premier lieu, en entérinant des différences, souvent ascriptives en ce qu’elles concernent l’origine historique, culturelle, et souvent le type ethnique et racial, le communautarisme introduit, ou plutôt légitime et met en exergue les différences au sein de la société. Cela conduit à une fragmentation du peuple, qui a avant tout vocation à être uni, ce qui peut de fait avoir des conséquences sur la solidarité parmi les gens, qui se base en général sur un certain niveau de similitude : on considère ainsi que l’empathie est souvent plus forte lorsqu’un drame arrive chez nos voisins que chez des inconnus à l’autre bout du monde. Ainsi, en instituant les clivages, il est très possible que les communautés se désolidarisent les unes des autres dans la mesure où il n’existerait plus d’intérêt commun. Certains membres d’une communauté peuvent ainsi cesser de consentir à un impôt qui servira à financer des communautés dont ils ne partagent pas les valeurs. Une hostilité peut même intervenir entre les communautés, et instaurer un climat de défiance et de crainte vis-à-vis de ceux qui se proclament si ouvertement différents, ce qui peut par exemple s’illustrer par une montée de la xénophobie et des scores élevés des partis populistes ou de l’extrême droite qui basent généralement leurs thèmes de campagnes sur ces sujets ci.
De même, toujours en ce qui concerne la dimension ascriptive des formations communautaires, on peut considérer que les rapports de forces et de dominations resteront toujours à peu près les mêmes, dans la mesure où, comme nous l’avons vu, contrairement aux associations volontaires évoluant par rapport aux choix et aux intérêts, il ne peut pas y avoir de changement de communauté. Ainsi, au-delà d’établir des démarcations et des lignes de partage, le communautarisme institue en fait des distinctions immuables et non évolutives, qui peuvent de fait altérer la communication et la mobilité entre les individus des différents groupes et ainsi stériliser le débat démocratique. Cela s’aggrave encore lorsque les communautés se politisent : il serait alors vraiment dangereux pour le fonctionnement démocratique que chaque communauté prétende former un parti politique défendant ses intérêts et réclamant une partie du pouvoir à la seule direction des gens de même type ethnique, là où la démocratie doit œuvrer pour la collectivité, la majorité et le bien commun.
Enfin, la question du communautarisme pose avant tout la question de l’intégration des minorités. Si la question est plus sensible pour les communautés déjà présente avant l’arrivée des peuples qui deviendront ensuite « majoritaires » (comme les Amérindiens ou les Noirs aux Etats-Unis), on peut légitimement se demander s’il n’est pas préférable pour des immigrants qui font le choix de quitter leur culture pour une nouvelle de s’intégrer pleinement au pays d’accueil au lieu de continuer à vivre comme ils le faisaient avant. De fait, l’immigration implique une certaine part de renoncement, surtout si celle-ci a été choisie, puisque l’objectif principal est d’intégrer les nouveaux arrivants à LA communauté nationale, et non pas de les voir se regrouper à partir de caractéristiques ethniques communes pour mener des vies parallèles à celle de la majorité. Le communautarisme apparaît ainsi comme une dérive ou un travers là où la norme devrait être à l’intégration des immigrants dans leur pays d’accueil, qu’ils ont choisi, notamment à partir des valeurs culturelles que ce pays possède.
Transition : si le communautarisme, pour les multiples raisons que nous venons de voir, suscite une polémique importante, la prise en compte des communautés au sein d’une société démocratique peut cependant être légitime sous bien des aspects.
II : La perspective communautarienne permet de nuancer le caractère polémique du débat.
A : La posture communautarienne légitime la prise en compte des communautés au sein des démocraties :
Le communautarisme est une réalité qui peut dans une certaine mesure être reliée à la pensée « communautarienne », relative à certains penseurs tels que Michael Sandel, Robert Taylor ou Michael Walzer aux Etats-Unis, qui est née à partir de la critique élaborée autour du livre du libéral John Rawls, A theory of justice en 1971. Si la pensée communautarienne est extérieure au débat actuel autour des enjeux posés par le communautarisme, elle permet cependant de comprendre l’importance que peut avoir la prise en compte des communautés au sein d’une société moderne. Le communautarianisme se définit avant tout par la critique de la posture libérale, qui est la plus présente au sein des démocraties actuelles, et qui part généralement du principe selon lequel les individus sont des entités rationnelles ayant des besoins propres et élaborant des choix libres et volontaires. Selon cette vision, les individus ont aussi des droits fondamentaux, qui concernent par exemple la liberté ou la sécurité, et qui ne peuvent en aucun cas être subordonnés au bien commun. Dans ce contexte, l’Etat doit absolument rester neutre en toute circonstance, et ne pas chercher à réaliser un objectif de vie idéale, de bien supérieur ou d’éthique, et uniquement permettre la prééminence de la justice, protéger les individus dans le cadre de leur vie individuelle en garantissant les libertés civiles et politiques fondamentales. La liberté de choix doit être totale pour les individus, qui peuvent s’unir selon leurs intérêts à partir de décisions objectives et rationnelles.
Les communautariens contestent justement cette vision là, en expliquant que l’individu n’est pas un atome détaché de toute appartenance, et qu’au contraire, ce sont ces mêmes appartenances qui définissent l’individu. Le bien commun précède ainsi l’intérêt individuel, car les individus évoluent toujours dans un contexte, avec des valeurs sociales, culturelles et historiques qu’il serait dangereux de nier. Pour les communautariens, et notamment pour Robert Taylor, auteur de Multiculturalisme, différence et démocratie, il faut reconnaître tous les groupes différenciés, notamment par la culture, les mœurs ou la langue, car l’absence de reconnaissance peut engendrer des dommages et des traumatismes important sur l’équilibre des individus qui sont en situation de minorité par leurs origines. Par exemple, beaucoup de féministes considèrent que l’absence de reconnaissance des femmes tout au long de l’histoire et surtout le manque de considération portée aux figures féminines est à l’origine de l’écart qui subsiste, notamment en ce qui concerne les postes, entre les hommes et les femmes, au sein des démocraties actuelles. Pour Taylor, la construction de l’identité est en plus dialogique, c'est-à-dire qu’elle nécessite reconnaissance et interaction avec autrui pour se forger.
Le modèle libéral est ainsi considéré comme naïf et utopique dans la mesure où il considère que tous les individus, quel que soit leur arrière plan culturel, peuvent se fondre dans le même moule et adopter les mêmes principes sans spécificité aucune, dans une perspective homogénéisante et uniformisante qui n’est, de fait, jamais vraiment réalisable. L’assimilation totale à la culture majoritaire du pays où les minorités se trouvent est ainsi non seulement illusoire, mais également dangereuse pour le bien-être d’individus qui voient dépréciées leurs valeurs au profit des valeurs dominantes.
La communauté serait ainsi à l’origine du choix des individus et de leur identité et il faudrait donc que l’Etat encourage la reconnaissance des particularismes, pour que les minorités puissent faire valoir leur culture originelle face à la culture dominante, car l’individu ne peut être lui-même que s’il est en accord avec l’authenticité de sa culture et de ses mœurs d’origine.
Cette perspective permet alors de contrebalancer la polémique autour du communautarisme, en réhabilitant l’importance des communautés qui précèdent l’individu et ainsi en légitimant, dans une certaine mesure, les revendications communautaires.
B : Le communautarisme prétend respecter les fondamentaux démocratiques que sont l’universalité et l’égalité.
Pour les auteurs communautariens, et notamment pour Taylor, la prise en compte des communautés ne s’oppose pas forcément à la logique universaliste et égalitaire qui caractérise la démocratie.
En effet, si la démocratie se veut être caractérisée par l’universalité de ses principes, la prise en compte des communautés permet justement, d’une certaine manière, le respect de l’universalité : en effet, le point de vue communautarianiste propose que chaque communauté ait, de façon universelle, le droit de mettre en avant ses différences de façon à être reconnue non pas malgré, mais justement par ses spécificités culturelles. L’impératif universaliste est donc conservé en ce que toutes les communautés ont le même droit de mettre en avant leurs différences: on peut donc dire qu’il y a une dimension universelle dans l’affirmation des particularités dans ce modèle, qui permet de conserver une cohérence avec les fondamentaux démocratiques.
Si la démocratie est caractérisée par son souci d’égalité, cela est aussi le cas dans la pensée communautarianiste, qui assure le respect de l’égalité. Cette égalité est d’une part garantie entre les communautés, puisque le communautarisme rejette toute hiérarchisation des modèles culturels, et toute domination par une culture majoritaire : toutes les communautés doivent être traitées de la même façon. Taylor propose d’ailleurs que toutes les cultures soient abordées avec un égal respect, car elles ont toutes une certaine valeur dans la mesure où tout au long de l’Histoire, elles se sont rattachées des peuples et des pratiques ; quand bien même certaines cultures sont moins acceptables que d’autres étant donné les principes qu’elles peuvent prôner, il faudrait toujours avoir l’apriori selon lequel elles sont toutes également dignes de respect.
Au-delà d’une égalité entre les communautés, il y aurait aussi une égalité entre les individus, puisque personne ne peut se sentir discriminé ou dénigré en raison de ses spécificités, tous les individus étant de toute façon appréhendés à partir de leur arrière plan social, culturel et historique particulier. Il n’y a donc plus de modèle type ou dominant de citoyen idéal. Enfin, pour l’historienne Susan Wolf, l’égalité des différentes communautés doit aussi être assurée dans la mesure où toutes appartiennent à la culture nationale, font partie d’elle à part entière et ne sont pas étrangères à la nation. Elle explique ainsi que la culture des Amérindiens aux Etats-Unis est une sous culture qui doit être reconnue à ce titre, par exemple en promouvant la publication de contes pour enfants d’inspiration traditionnelle indienne ou africaine. Pour être démocratique, l’Etat ne doit donc pas exclure une partie des cultures qui le constituent.
Transition : si le communautarisme apparaît tour à tour comme une menace à la démocratie et comme un état de fait légitime, le rôle de l’Etat face à ces questions doit être défini.
III : Un aménagement de la démocratie au regard du fait social communautaire
A : L’existence des questions communautaires doit aboutir à des réponses politiques…
Face à une question telle que le communautarisme, et malgré les nombreux inconvénients qui viennent d’être soulevés, la réponse que doit apporter la démocratie ne peut qu’être nuancée, car, comme le soulève Laurent Bouvet dans Communautarisme, mythes et réalités , le communautarisme est souvent davantage un fait social avec lequel il va falloir traiter, qu’une option que l’on peut accepter ou refuser. A cet égard, à quelles solutions la démocratie peut-elle faire appel afin d’apporter une réponse efficace aux enjeux posés par les revendications des communautés ?
Pour Taylor, il faudrait que le libéralisme s’ouvre à certains cas exceptionnels pour accorder des dérogations ou des droits lorsque cela est jugé nécessaire. De fait, il semble que la première des exigences soit de lutter contre toutes les formes de discriminations, et d’accorder des droits lorsque cela est jugé nécessaire afin de rétablir l’égalité entre les individus : en effet, dans le cadre des démocraties libérales, il semble nécessaire de prendre en comptes les individus inscrits dans les communautés plutôt que les communautés elles-mêmes. Si on considère, comme le dit Laurent Bouvet, que les femmes et les homosexuels constituent une communauté, leur accorder des droits là où ils sont en fait lésés n’est pas forcément une solution qui menacerait la démocratie. En effet, le droit à l’avortement ou le droit pour les homosexuels de se marier ne conduit pas à une fragmentation de la société ou à un délitement du lien social dans la mesure où ces « communautés » ont des besoins particuliers qui ne sont pas en désaccord avec les fondamentaux démocratiques. En ce qui concerne les minorités ethniques, les politiciens du multiculturalisme proposent de réformer en profondeur la sphère de l’enseignement, cette sphère étant généralement la plus sollicitée lorsqu’il s’agit de traiter les questions relatives aux communautés et aux revendications qui en émanent. Certaines universités aux Etats-Unis, comme celle de Stanford, se sont ainsi proposées de revoir les programmes scolaires, pour remplacer certains cours trop centrés sur la civilisation occidentale et européenne par des cours davantage portés sur les cultures minoritaires, comme l’histoire de l’esclavage par exemple, ou le mode de vie des Indiens avant l’arrivée des Européens aux Etats Unis. De même, des cours tels que les « gender studies » sont apparus, afin de légitimer le rôle des femmes dans des sociétés que l’on juge dominées par des mâles blancs hétérosexuels, et souvent morts. Les gender studies, récemment arrivés en France et figurant notamment parmi les cours possibles d’étudier à Sciences Po Paris, visent à combattre tous les préjugés ou idées généralement majoritaires selon laquelle il y aurait des différences fondamentales entre les hommes et les femmes, revalorisant ainsi les capacités et le potentiel des femmes face aux hommes. Les politiques de discrimination positive ou de quotas rentrent également en ligne de compte dans la mesure où elles reconnaissent l’existence de différents groupes ou communautés au sein de la société, qui mériteraient un traitement spécial du fait de leurs spécificités et des injustices qui leur sont communément faites et qui les empêchent d’accéder à certaines ressources. Ces politiques jugées multiculturelles ne posent pas de problème majeur si jamais elles permettent de gérer les questions communautaires de façon pacifiée et de dédramatiser les craintes autour du communautarisme, en cherchant à intégrer les communautés dans le champ démocratique et politique « officiel », évitant ainsi de les reléguer toujours aux marges de la société, là où elles posent de fait le plus de problèmes.
A l’inverse, l’Etat peut faire le choix de garantir à tout prix l’esprit républicain, l’intégration totale et la fusion de toutes les communautés au sein de la nation. Si cette option apparaît plus difficilement applicable que l’option multiculturelle, elle est tout aussi légitime et l’Etat doit alors prendre des dispositions adéquates. Quoi qu’il en soit, le communautarisme est une question politique qui ne peut pas être éludée, l’Etat ne devant pas être neutre dans ce contexte mais bel et bien agir, dans un sens ou dans l’autre, pour apporter les réponses qui sont jugées les plus appropriées.
B : … qui doivent cependant toujours être limitées par les impératifs nationaux indépassables.
Le seul impératif à toujours respecter doit cependant être le respect des valeurs démocratiques sur lesquelles on ne peut pas tergiverser qui sont, comme nous l’avons vu, la laïcité, la liberté, l’égalité, la solidarité. Tous les auteurs communautariens sont d’accord pour dire que la prise en compte des communautés ne doit pas équivaloir à un laxisme, dans la mesure où certaines limites et certains impératifs, jugés universels, comme par exemple l’égalité entre les sexes, la polygamie, ou l’excision, ne peuvent être bafoués au nom de cultures particulières. Le communautarisme ne doit donc pas tomber dans un extrême ou dans un autre, c'est-à-dire qu’il est contre productif et antidémocratique de nier totalement l’existence des communautés et de ne pas reconnaître certains particularismes culturels qui ne portent pas atteinte aux principes démocratiques, tout comme il est dangereux de laisser une marge de manœuvre sans limites à ces mêmes communautés, qui peuvent alors se politiser et violer les principes fondamentaux de la démocratie au nom de leurs spécificités culturelles.
De même, il faut être vigilant à ce que les politiques menées en vue d’une meilleure cohésion sociale et d’une plus grande justice entre les communautés, comme les politiques de quotas ou de discrimination positive n’aboutissent en fait pas à entériner au contraire les écarts et à stigmatiser une fois de plus les bénéficiaires, supposant ainsi qu’ils ne seraient pas capables, du fait de leur appartenance à une certaine communauté, de parvenir à telle ou telle situation sociale. Ces politiques peuvent ainsi paraître très conservatrices dans la mesure où elles n’agissent pas sur les mécanismes en amont, mais cherchent à établir une correction en aval, qui peut ainsi justement aviver les préjugés existant déjà à l’encontre de certaines communautés.
L’enseignement principal de cette solution médiane est en tout cas que, contrairement à ce qu’avancent les libéraux les plus radicaux, l’Etat ne peut ni ne doit rester totalement neutre et indifférent sur le plan culturel. D’une part, comme nous l’avons vu, parce qu’il n’est de fait pas neutre lorsqu’il institue officieusement la culture majoritaire comme culture dominante, mais aussi parce que l’existence et les revendications des communautés sont des sujets trop importants pour être totalement éludés au nom d’un dogmatisme idéologique. Si l’Etat veut être en conformité avec les principes démocratiques, et assurer l’ordre et la stabilité de la façon la plus juste et la plus équitable, alors il doit veiller à ce que les questions communautaires soient prises en compte et traitées de la façon plus appropriée qui soit, sous peine de menacer l’ordre social et politique général. L’Etat a donc bien une responsabilité, qu’il peut prendre soit en refusant tout droit aux communautés soit en leur accordant de nombreuses prérogatives, mais il a une responsabilité qu’il doit quoi qu’il en soit assumer.
En conclusion, le communautarisme est un fait social qui pose de nombreuses questions et suscite de nombreuses craintes, notamment parce que les valeurs communautaires peuvent rentrer en contradiction avec les valeurs nationales, opprimer la liberté de choix des individus et provoquer une fragmentation de la nation. Cette approche pessimiste n’est cependant pas la seule qui soit légitime dans la mesure où, comme le montrent les communautariens, la prise en compte des communautés et leur reconnaissance au sein de l’espace public est également défendable en ce qu’elle permet une plus grande authenticité dans la façon dont les individus sont appréhendés, et peut amener à un progrès de la démocratie par l’enrichissement culturel, et l’égalisation des regards portés sur les différentes cultures. La question du communautarisme n’est donc pas une fatalité, mais un enjeu politique qui doit être traité comme tel et amener à des dispositions de la part de l’Etat, qui peut par exemple faire le choix de politiques multiculturelles ou au contraire, prendre les dispositions nécessaires pour réaliser un républicanisme strict et une assimilation totale de toutes les minorités. Si la question ne doit en aucun cas être éludée et au contraire être traitée politiquement, des limites et des principes indépassables doivent toujours être érigés en tant que barrière, tels que l’égalité et la liberté des individus, afin que les réponses aux questions communautaires soient toujours conformes au respect des valeurs démocratiques fondamentales.
S. Azmayesh
Bibliographie :
Ouvrages:
BOUVET Laurent, Le Communautarisme, mythes et réalités, 2007, Editions lignes de repères.
DOYTCHEVA Milena, Le multiculturalisme, 2005, La découverte
SCHNAPPER Dominique, Qu’est-ce que l’intégration ?, 2007, Gallimard, Paris.
TAYLOR Charles, Multiculturalisme, 1992, Flammarion
WALZER Michael, Pluralisme et démocratie, 1997, Paris, Esprit
Libéraux et communautariens, Paris, PUF, 1997
Articles :
« Le multiculturalisme au cœur », Entretien avec Michael Walzer, propos recueillis par Laurent Bouvet.
Compte-rendu du séminaire : « Libéraux contre communautariens : le nouveau clivage », 1997.


